1. L’anomalie de l’état civil

C’est en explorant l’histoire familiale, que j’ai découvert une énigme inattendue, que je vous raconte aujourd’hui.

En tant que généalogiste, je suis habituée à ce que les registres nous racontent des histoires de vie linéaires. Mais parfois, au détour d’un acte, surgit une anomalie qui fait vaciller la raison. C’est le cas de l’affaire Jenny Orsi.

Imaginez le scénario : une enfant officiellement déclarée morte à l’âge de 13 jours en 1885 dans le petit village de Douriez, réapparaît soudainement dans les registres pour s’éteindre une seconde fois en 1973, à Enghien-les-Bains, à l’âge de 88 ans. Comment une telle prouesse biologique est-elle possible ? Ce paradoxe vertigineux entre les archives du Pas-de-Calais et celles du Val-d’Oise n’est pas une erreur administrative, mais le point de départ d’une enquête fascinante sur une usurpation d’identité.

2. La véritable Jenny ORSI : Une vie de treize jours

Pour lever le doute, mon flair d’enquêtrice m’a d’abord poussé à disséquer l’identité de la « première » Jenny Orsi. L’acte de naissance est formel : Jenny Louise Marie Anne ORSI naît le 26 décembre 1884 à Paris (20ème). Elle est la fille d’un couple de la haute société : le Comte Jean Bartholomée Frédéric Georges Louis Vilebald ORSI et Jeanne HEROGUELLE D’AMIENS.

Pourtant, le destin de cette enfant est tragiquement bref. En consultant les registres de décès de Douriez, on découvre la pièce à conviction numéro 1 : la petite Jenny y est décédée le 9 janvier 1885. Elle n’a vécu que 13 jours. L’énigme se corse lorsque l’on retourne sur son acte de naissance parisien. Une mention marginale non signée y indique, contre toute logique physique, un décès le 18 mars 1973 à Enghien-les-Bains. Quelqu’un a manifestement récupéré l’identité de cette enfant disparue pour traverser le siècle sous un nom d’emprunt.

3. La « seconde » Jenny ORSI : L’ascension sociale

Celle qui a endossé ce rôle ne l’a pas fait par hasard. Elle s’est installée dans cette vie usurpée aux côtés de Robert Victor HEROGUELLE D’AMIENS. Le lien est ici crucial : Robert est le frère de Jeanne HEROGUELLE D’AMIENS, et donc l’oncle maternel de la véritable Jenny. Cette proximité familiale explique sans doute comment l’usurpatrice a pu mettre la main sur les papiers de l’enfant.

Le couple fonde une famille nombreuse :

L’analyse des actes de naissance révèle une stratégie d’ascension sociale. En 1915 et 1916, elle se fait appeler simplement « Louise Marie Anne ORSI ». La mention « épouse » n’apparait qu’en 1916. Mais dès 1918, elle franchit un cap : elle devient officiellement « Jenny Louise Marie Anne ORSI, Comtesse ORSI ». Elle n’a pas seulement volé un nom ; elle s’est appropriée un titre de noblesse.

4. L’article de presse : Le premier faux pas de la famille

Toute usurpation, aussi méticuleuse soit-elle, finit par rencontrer son grain de sable. Pour notre comtesse de circonstance, c’est l’émotion d’un deuil qui va briser le secret.

En 1931, à Amiens, un certain Louis Emile DUCLOT décède. Sa famille fait publier un avis dans la presse. C’est là, au milieu des condoléances, que la vérité transpire : on y mentionne parmi les proches

« Monsieur et Madame Eroguelle-Lemichet […] ses beau-frère et belle-sœur« .

Le nom « LEMICHET » surgit brutalement alors que le monde entier connaît cette femme sous le nom de Jenny ORSI. Pourquoi ce patronyme ? En reconstituant la généalogie de Louis Emile DUCLOT, on s’aperçoit qu’il était marié à Célina Rosine LEMICHEZ. Le lien est établi : la prétendue Jenny appartient en réalité à la famille LEMICHEZ.

5. La véritable identité : Marguerite Victorine LEMICHEZ

Le masque tombe enfin. L’usurpatrice s’appelait en réalité Marguerite Victorine LEMICHEZ, née le 24 mai 1881 à Dainville. Elle était la fille de Léandre LEMICHEZ et de Célina DEHAY, et la sœur cadette de Célina Rosine, l’épouse de Louis Emile DUCLOT.

Sur l’acte de décès d’Enghien-les-Bains en 1973, il est indiqué qu’elle a 88 ans (en se basant sur la naissance de la vraie Jenny en 1884). Mais en réalité, étant née en 1881, Marguerite s’est éteinte à l’âge de 92 ans. Elle aura passé près de 70 ans de sa vie à mentir sur son nom, son âge et ses origines.

6. La preuve par l’adresse : Le 24 rue de Saint Quentin

Pour confirmer ce faisceau d’indices, j’ai utilisé une méthode classique du généalogiste-enquêteur : la concordance des lieux. Une adresse parisienne devient alors notre preuve irréfutable : le 24 rue de Saint Quentin.

L’ironie est glaçante : en 1908, Marguerite (sous le nom de Jenny) assistait au mariage de sa propre nièce biologique (Rose Célina DUCLOT) en signant un faux nom sur un registre officiel, au vu et au su de toute sa famille. La preuve de l’usurpation est irréfutable.

7. Un mystère résolu, un secret emporté

Grâce à la rigueur des archives croisées, l’énigme est close : Marguerite LEMICHEZ a utilisé l’identité de la nièce décédée de son compagnon pour refaire sa vie, s’inventer une noblesse et peut-être fuir un passé à Saint-Michel-sur-Ternoise.

Si les archives ont dévoilé le secret, le mystère psychologique, lui, reste entier. Qu’est-ce qui a poussé Marguerite à renier son sang pour devenir, sa vie durant, le fantôme d’une enfant morte au berceau ?

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